Quel est l’impact de la crise du Covid 19 sur l’aversion au risque des particuliers ?

Auteurs : Sima OHADI, Co-fondatrice et Chief Behavioral Officer d’Odonatech et Luc MEUNIER, Cofondateur et Conseiller Scientifique d’Odonatech, Professeur de Finance à ESSCA School of Management

Les conséquences de la pandémie COVID-19 sur l’économie et le secteur financier suscitent de nombreuses questions. En raison du confinement, il est clair que nous allons être confrontés à une récession. La question fondamentale en matière d’analyse du comportement financier des individus est de savoir si cette situation va modifier leur prise de risque.


Pour les conseillers financiers, les banquiers et les décideurs politiques qui souhaitent se projeter et s’adapter aux évolutions des préférences de risque, il est essentiel de comprendre ce qui entraîne des variations dans les préférences de risque et combien de temps elles peuvent persister. Si les variations de l’aversion pour le risque sont faibles et de courte durée, leurs conséquences sont également mineures. Mais si, au contraire, le changement est important et durable, ses effets le sont aussi.

Les préférences de risque évoluent.


Ce sont des paramètres clefs pour comprendre les décisions financières. Elles déterminent toutes les décisions comportant un élément de risque, notamment la participation au marché, le choix du portefeuille, la demande d’assurance, le choix d’un crédit, etc. Pendant longtemps, l’économie a considéré que les préférences de risque étaient invariantes dans le temps, mais il est maintenant admis qu’elles peuvent changer avec le temps et dans certaines circonstances.

Mais qu’est-ce qui explique ces variations des préférences des individus en matière de risque ?

S’agit il principalement de facteurs économiques ou de forces psychologiques ? Dans des situations chocs comme la pandémie COVID-19, quel est le principal facteur qui influe sur la prise de risque des individus ? Et, plus important encore, sur quel laps de temps peuvent avoir lieu ces variations ?
Les préférences de risque peuvent changer en fonction de variables spécifiques aux individus, telles que l’âge, mais aussi de facteurs communs, qui peuvent affecter l’aversion au risque de toute la population.
Une crise financière ou des situations telles que la pandémie de COVID-19 font partie de ces événements qui amènent chacun à avoir une plus faible tolérance vis-à-vis du risque. L’approche classique pour expliquer les changements dans les préférences de risque en raison d’événements économiques défavorables consiste à les relier aux modifications relatives au montant du patrimoine des ménages ou aux changements dans leurs revenus futurs projetés.
Par conséquent, on pourrait s’attendre à ce que les préférences de risque reviennent au niveau précédent lorsque la richesse se reconstitue et que les salaires deviennent stables au cours du cycle économique.


Pas si simple, si l’on en croit l’étude de Guiso, Sapienza et Zingales (2018) qui montre que la baisse substantielle de l’aversion au risque après la crise de 2008 ne peut pas être expliquée par le changement du niveau de richesse. Ce qui semble expliquer la baisse de la prise de risque sont des facteurs émotionnels.

Risque : une expérience émotionnelle.


Le risque et les émotions sont profondément liés. Dans notre cerveau, le risque est codé comme une expérience viscérale et émotionnelle. Inversement, les émotions modifient l’acceptation du risque.
Par exemple, l’humeur peut être affectée temporairement par les conditions météorologiques. Et les changements dans l’exposition à la lumière entraînent une variation de l’aversion au risque et, par conséquent, influent sur les décisions financières (Kramer et Weber 2012).
Les nouvelles terrifiantes et les tweets angoissants sur la mort de milliers de personnes en une journée, l’interaction avec des amis qui ont perdu leur emploi ou ont perdu de l’argent sur les marchés, toutes ces nouvelles déclenchent des réactions émotionnelles. Il est donc facile d’imaginer que des événements catastrophiques, qu’ils soient économiques ou non, peuvent déclencher une forte réaction émotionnelle telle que la peur, qui entraîne par conséquent une augmentation de l’aversion au risque. Cela explique pourquoi même les investisseurs qui ne perdent pas d’argent deviennent plus réticents à prendre des risques en cas de baisse des marchés.


Bien que ces réactions émotionnelles soient naturelles et susceptibles d’avoir des effets temporaires sur l’aversion au risque, si l’expérience se révèle traumatique, les émotions peuvent aussi avoir des conséquences à long terme sur l’aversion au risque. Des chocs importants et inhabituels, tels que la perte d’un emploi ou l’exposition à une crise financière, peuvent provoquer de tels traumatismes.


Un traumatisme à vie pour l’aversion au risque ?


Un événement tel que la pandémie COVID-19 peut donc avoir un effet durable sur les croyances et la prise de risque des individus, en particulier pour certaines classes d’âge. Une étude sur les ménages norvégiens montre que les investisseurs qui ont été exposés à une plus grande incertitude macroéconomique à l’âge de 18-23 ans investissent une part plus faible dans les actions au cours de leur vie (Fagereng, Gottlieb et Guiso 2017). Même ceux qui ont connu de faibles rendements boursiers tout au long de leur vie sont moins susceptibles de participer au marché boursier et, s’ils y participent, investissent une plus petite fraction de leur richesse liquide dans des actions (Malmendier et Nagel 2011).

L’aspect émotionnel de cet épisode de la pandémie est fort. Il augmentera l’aversion au risque à court terme.

Si cet incident devenait une expérience traumatisante pour beaucoup, il pourrait induire une augmentation significative et durable de l’aversion au risque.

Plus que jamais il est donc très important pour les conseillers en investissement de comprendre la dimension émotionnelle de la tolérance au risque. C’est sans doute l’un des facteurs clefs de succès de l’après « crise » : les conseillers devront savoir personnaliser leur approche pour aider chacun de leurs clients à contrôler ses émotions et à gérer au mieux ses investissements sur le long terme. Car, au-delà du côté émotionnel, la baisse récente des marchés offre de très belles opportunités d’investissement.

Références :
Fagereng, Andreas, Charles Gottlieb, and Luigi Guiso. 2017. “Asset Market Participation and Portfolio
Choice over the Life-Cycle.” The Journal of Finance 72 (2): 705–50.
Guiso, Luigi, Paola Sapienza, and Luigi Zingales. 2018. “Time Varying Risk Aversion.” Journal of Financial Economics 128 (3): 403–21.
Kramer, Lisa A, and J Mark Weber. 2012. “This Is Your Portfolio on Winter: Seasonal Affective Disorder
and Risk Aversion in Financial Decision Making.” Social Psychological and Personality Science 3 (2): 193–99.
Malmendier, Ulrike, and Stefan Nagel. 2011. “Depression Babies: Do Macroeconomic Experiences Affect Risk Taking?” The Quarterly Journal of Economics 126 (1): 373–416.